PERNETTE ET LES DEUX PANTINS

Un grenier, c’est toujours plein d’araignées, mais ça n’empêche pas Pernette
qui n’a peur de rien, de dénicher tout au fond d’une vieille malle,
deux vieux jouets abandonnés.
Impatiente de les faire revivre, elle souffle la poussière et après avoir
éternué, découvre deux pantins : l’un en bois, l’autre en métal.
Le pantin de bois est tout emmêlé dans des ficelles reliées à une croix,
elle aussi en bois : c’est une marionnette à fils.
“ Une fois nettoyée et cirée, elle devrait être magnifique ” se dit Pernette
en redescendant les escaliers.

Arrivée dans le salon, elle jette un œil sur l’autre pantin. En frottant un peu, des couleurs apparaissent.
“ Dommage qu’il y ait de la rouille ! pense-t-elle…son costume est tout abîmé ! ”
Alors Pernette choisit un chiffon humide et délicatement essuie les bras,
les jambes, le corps et la tête qui reprennent ainsi leurs couleurs d’origines…
Aussitôt, elle reconnaît un soldat, en képi, un chef… vu les médailles !
“ Ca, c’était pas un jouet à mon papa ! s’esclaffe-t-elle… Il n’aime pas les
militaires… après tout, il a raison : n’est-ce-pas eux qui font les guerres ? ”

Par curiosité, elle poursuit la restauration minutieuse et remarque un trou dans le dos…
Ingénieuse, Pernette pense à une clef, une clef qui remonterait un
mécanisme…mais pourquoi faire ?
Il faut retrouver cette clef ! Pernette grimpe les escaliers du grenier
quatre à quatre pour fouiller la malle restée ouverte . Rien ! aucune clef
dans toutes ces antiquités ! Dommage ! Déçue, elle redescend s’occuper de
la marionnette en bois couverte de poussière et de toiles d’araignées…
A l’aide d’une petite brosse, elle frotte la tête et découvre deux yeux
malicieux et un grand sourire, comme si la marionnette la remerciait déjà.
Encouragée, Pernette continue de plus belle pour apprécier ce majestueux bois de chêne.
Maintenant, ce sont ses yeux à elle qui brillent et se reflètent dans le bois ciré…

En démêlant les ficelles, quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, cachée
sous le chapeau de feutre de la marionnette…une clef.. La clef en fer !!!
“ Sacrée canaille ! ” lui lance Pernette
Elle soulève lentement la croix, les 5 ficelles se tendent… Le pantin se met
debout maladroitement et Pernette manipule la ficelle commandant le bras… et
le bras se lève, elle tire la ficelle du pied… le pied avance…
“ Tu es bien obéissant, dis donc ! ” lui dit-elle
“ Pas tant que lui ! ” semble-t-elle entendre

Un peu surprise, elle regarde le pantin en tôle et saisit la clef magique
qu’elle introduit dans le dos… Elle tourne avec précaution… un vieux ressort
grince et Pernette pense que toute cette vieille carcasse va lui exploser
entre les mains…Mais non … Soudain, un grand “ CLAC ” lui fait lâcher le
pantin qui retombe sur la table dans un bruit creux et métallique… Enfin les
deux jambes se mettent à s’animer jusqu’à ce que le ressort soit
complètement dévidé…
“ Tu m’as fait peur ! ” s’exclame Pernette qui avait déjà remarqué une
moustache plutôt sévère…

Alors Pernette refait un essai en remontant la clef puis pose sur ses pieds
ce fier soldat…
Et il marche, on dirait même qu’il… défile, un peu raide comme à la parade.

“ C’est pas le 14 juillet, regarde dans ton dos, un poisson d’avril se moque de toi ! ”
lui dit Pernette, morte de rire.
Elle n’attend pas qu’il s’arrête pour redonner un tour de clef et le voir repartir à la guerre…
“ Vous vous connaissiez ? ” demande-t-elle à la marionnette
On aurait dit comme un haussement d’épaules en guise de réponse…
Pernette a bien envie de les faire se rencontrer, ces deux-là !

Elle tourne à fond la clef et pose au bout de la table le militaire sur ses
deux pieds qui démarre au quart de tour…
En même temps elle soulève la marionnette qui vient à la rencontre de son
compagnon d’infortune…
Pernette, occupée à animer la marionnette, rit de la voir avancer,
tournicoter, tirer sa révérence… Elle oublie même le pantin qui continue d’avancer tout droit…

Soudain, une des ficelles casse… la marionnette reste en équilibre…!
Pernette est juste un peu surprise quand une deuxième ficelle se casse, elle aussi !
Non seulement, le pantin tient toujours debout, comme par miracle, mais il
semble bouger tout seul…
“ C’est une simple impression ! ” préfère se dire Pernette…

En effet, la marionnette avance vers le soldat et s’entortille avec
maladresse les deux bras, on dirait qu’elle lui fait… un bras d’honneur ! ! !
“ Tu vois quand on veut faire les choses tout seul ! lui reproche-t-elle…
vous n’avez pas l’air très copains tout les deux ! ”
Pernette a bien raison, d’autant plus que la jambe de la marionnette vient
faire un croche-pied au soldat qui perd l’équilibre et se retrouve sur le
côté… Seules les jambes continuent à jouer les ciseaux fous dans un bruit
de ferraille… Un dernier soubresaut et le général fatigué s’immobilise…
Une troisième ficelle vient de céder, ce qui n’empêche pas la marionnette de
rester debout et de se retourner vers Pernette…
“ Pourquoi as-tu fait ça ? ” lui demande Pernette plus déçue que surprise.
Et la marionnette de répondre !!!
“ Si je ne l’avais pas renversé, il serait tombé du haut de la table, direct
sur le carrelage… et là, adieu le jouet ! Tu n’aurais plus qu’à ramasser
des boulons, des ressorts et des bouts de ferraille aux quatre coins de la pièce… ”
“ Mais tu parles ! ” s’étonne enfin Pernette
“ Non, répond la marionnette, je pense tout haut ! Je pense pour deux
puisque lui est creux! Tu vois, tu tournes la clef et cette “boîte de p’tits
pois” avance tout droit, sans s’arrêter, sans réfléchir, même si un danger se présente… ”
“ Alors que toi ! interrompt Pernette, tu penses et préfères la liberté…
C’est pour cela que tu as cassé toutes tes ficelles ? ”
“ Disons qu’elles étaient un peu vieilles, un peu trop usées, d’ailleurs je
n’en ai plus besoin, je deviens LIBRE ! ” s’écrie la marionnette.
“ Le bras d’honneur, c’était pas une simple maladresse ! ! ! comprend
Pernette, en fait, tu peux bien me le dire maintenant : ce n’était pas
vraiment ton copain, ce soldat ? Pourtant, tu viens de lui sauver la vie ! ”
“ Et alors, reprend la marionnette, ce n’est pas parce qu’il est différent
de moi, qu’il ne pense pas comme moi que je dois lui souhaiter du mal. Si je
peux l’aider, je DOIS l’aider ! et si je pouvais lui parler, je lui
parlerais, mais le fer n’a pas la même âme que le bois. Il était feu,
j’étais arbre… Les arbres n’aiment pas le feu…Tout mécanisme est néfaste à
la réflexion, d’ailleurs, s’il réfléchissait, aurait-il choisi ce costume et cette démarche ridicules ?
Aux colonels qui font pleurer, je préfère les clowns qui font rire… !
Tu vois ce livre, là sur la table, et bien c’est un peu moi… ”
“ C’est toi, Gaston Couté ? ” s’étonne Pernette
“ Un peu ! ” rajoute fièrement la marionnette
“ Tu sais lire ? ” interroge Pernette.
“ Non, poursuit la marionnette, mais j’écoute souvent ton papa répéter son
spectacle autour de ce grand poète : “On mourra bien sans qu’on nous tue”
écrivait-il en 1910…
Merci à toi Pernette, petite coccinelle, de m’avoir réveillé et si bien
restauré. J’avais des araignées dans le chapeau et des fourmis dans les
jambes, maintenant, je sens bon la cire d’abeille…Allez ! je vais faire un
tour en forêt, si tu veux m’accompagner… j’ai hâte de revoir mes amis les
peupliers, les bouleaux, les hêtres, les frênes, les merisiers, les platanes, les ………….




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